14/02/2008

Défense de la Messe catholique par des non-croyants

Simone Martini , La Sainte Messe miraculeuse
( 1312-1317)

J'ai une prédilection pour les avis impartiaux, notamment en ce qui concerne la religion.

J’ai sous la main deux extraits, dont les auteurs ont en commun d’être hostiles au culte catholique et, paradoxalement, d’avoir écrit, avant Chateaubriand, quelques lignes méritant d’être portées à l’attention de tous, croyants ou non. C'est, à mon avis, «l'objectivité» même de ces avis non-catholiques qui rend d’autant plus intéressante leur admiration de la Messe : ils sont anticléricaux (Staël est protestante, Mercier est "déiste" et «voltairien»).

Souvent, il n’est guère besoin d’être théologien ni versé en une langue ancienne pour voir. Il suffit d'ouvrir les yeux.

Le premier extrait est tiré de l'édition du livre le Nouveau Paris de L.-S. Mercier (Mercure de France, 1994) ; ce texte fut écrit en 1794, la religion catholique est persécutée dans toute la France et l’auteur, après avoir raillé la bigote typique, écrit :


"Il faut convenir néanmoins que les cérémonies de la religion catholique ont un attrait si puissant que les esprits-forts n’y résistent pas eux-mêmes. La pompe du spectacle, la richesse des ornements, la majestueuse lenteur des processions, le jet des encensoirs devant un soleil étincelant de pierreries, l’éclat des lumières qui se réfléchissent en gerbe dans le cristal des lustres, les voix de mille femmes plus belles les unes que les autres chantant en choeur des hymnes que le choeur accompagne, tout cela est bien capable d’émouvoir, de séduire, d’attendrir les coeurs les plus insensibles."


Tous les sens sont requis ici, et particulièrement la vue (les lustres, le cristal, la lumière), l’ouïe (les chants) et l’odorat (l’encens). Mais Germaine de Staël a plus longuement développé cette force «artistique» du rite catholique dans son roman Corinne. On est invité à suivre les pensées d'une personne "étrangère": Oswald (Lord Nelvil) est un lord anglais, rationnel, protestant, qui se rend à la Messe du Vendredi Saint, à Rome, autant par curiosité que par intérêt pour sa bien-aimée Corinne, qui elle, est catholique et poète: âme martyre par excellence (j'ai le regret de vous dire qu'elle mourra, en "martyr de l'amour", à la fin du roman). L’action se situe aux alentours de 1800. Lisez tout, cela en vaut la peine:


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Musique: Miserere


« Mais le vendredi saint rendit bientôt à lord Nelvil toutes les émotions religieuses qu’il regrettait de n’avoir pas éprouvées les jours précédents. La retraite de Corinne allait finir ; il attendait le bonheur de la revoir ; les douces espérances du sentiment s’accordent avec la piété; il n’y a que la vie factice du monde qui puisse en détourner tout à fait. Oswald se rendit à la chapelle Sixtine pour entendre le fameux Miserere vanté dans toute l’Europe. Il arriva de jour encore et vit ces peintures célèbres de Michel-Ange, qui représentent le jugement dernier, avec toute la force effrayante de ce sujet et du talent qui l’a traité. Michel-Ange s’était pénétré de la lecture du Dante ; et le peintre, comme le poète, représente des êtres mythologiques en présence de Jésus Christ ; mais il fait presque toujours du paganisme le mauvais principe et c’est sous la forme des démons qu’il caractérise les fables païennes. On aperçoit sur la voûte de la chapelle les Prophètes et les Sibylles appelés en témoignage par les chrétiens ; une foule d’anges les entourent, et toute cette voûte ainsi peinte semble rapprocher le ciel de nous : mais ce ciel est sombre et redoutable...


Le Jugement dernier de Michel-Ange


« ... Le jour perce à peine à travers les vitraux, qui jettent sur les tableaux plutôt des ombres que des lumières ; l’obscurité agrandit encore les figures déjà si imposantes que Michel-Ange a tracées ; l’encens, dont le parfum a quelque chose de funéraire, remplit l’air dans cette enceinte ; et toutes les sensations préparent à la plus profonde de toutes, celle que la musique doit produire. Pendant qu’Oswald était absorbé par les réflexions que faisaient naître tous les objets qui l’environnaient, il vit entrer dans la tribune des femmes, derrière la grille qui les sépare des hommes, Corinne qu’il n'espérait pas encore, Corinne vêtue de noir, toute pâle de l’absence et si tremblante, dès qu’elle aperçut Oswald, qu’elle fut obligée de s’appuyer sur la balustrade pour avancer ; en ce moment le Miserere commença. Les voix parfaitement exercées à ce chant antique et pur partent d’une tribune à l’origine de la voûte ; on ne voit point ceux qui chantent ; la musique semble planer dans les airs à chaque instant, la chute du jour rend la chapelle plus sombre : ce n’était plus cette musique voluptueuse et passionnée qu’Oswald et Corinne avaient entendue huit jours auparavant, c’était une musique toute religieuse qui conseillait le renoncement à la terre. Corinne se jeta à genoux devant la grille et resta plongée dans la plus profonde méditation. Oswald lui même disparut à ses yeux. Il lui semblait que c'était dans un tel moment d’exaltation qu’on aimerait à mourir... Le Miserere, c’est-à-dire, ayez pitié de nous, est un psaume composé de versets qui se chantent alternativement d’une manière très différente. Tour à tour une musique céleste se fait entendre, et le verset suivant, dit en récitatif, est murmuré d’un ton sourd et presque rauque ; on dirait que c’est la réponse des caractères durs aux cœurs sensibles, que c’est le réel de la vie qui vient flétrir et repousser les vœux des âmes généreuses et quand ce chœur si doux reprend ; on renaît à l’espérance : mais lorsque le verset récité recommence, une sensation de froid saisit de nouveau ; ce n’est pas la terreur qui la cause, mais le découragement de l’enthousiasme. Enfin le dernier morceau, plus noble et plus touchant encore que tous les autres, laisse au fond de l’âme une impression douce et pure : Dieu nous accorde cette même impression avant de mourir. On éteint les flambeaux ; la nuit s’avance... Le silence est profond, la parole ferait un mal insupportable dans cet état de l’âme, où tout est intime et intérieur ; et quand le dernier son s’éteint, chacun s’en va lentement et sans bruit ; chacun semble craindre de rentrer dans les intérêts vulgaires de ce monde.


Une procession, par Horace Le Blanc (1580-1637)

"Corinne suivit la procession qui se rendait dans le temple de Saint Pierre, qui n’est alors éclairé que par une croix illuminée : ce signe de douleur seul resplendissant dans l’auguste obscurité de cet immense édifice est la plus belle image du christianisme au milieu des ténèbres de la vie. Une lumière pâle et lointaine se projette sur les statues qui décorent les tombeaux. Les vivants qu’on aperçoit en foule sous ces voûtes semblent des pygmées en comparaison des images des morts. Il y a autour de la croix un espace éclairé par elle où se prosternent le pape vêtu de blanc et tous les cardinaux rangés derrière lui. Ils restent là près d’une demi-heure dans le plus profond silence, et il est impossible de n’être pas ému par ce spectacle. On ne sait pas ce qu’ils demandent, on n’entend pas leurs secrets gémissements ; mais ils sont vieux, ils nous devancent dans la route de la tombe : quand nous passerons à notre tour dans cette terrible avant-garde, Dieu nous fera-t-il la grâce d’ennoblir assez la vieillesse pour que le déclin de la vie soit les premiers jours de l’immortalité?»


Voûtes de la basilique Saint Pierre, à Rome


Dans l'esprit de ces écrivains, toute éventuelle conversion passe par la liturgie: n'y a-t-il pas une "séduction" éprouvée, à lire les réflexions des personnages? Un catholique intransigeant pourra déplorer une telle présence du sensible confinant au règne de "l'émotion"... mais n’est-ce pas le sensible qui introduit le Beau et Dieu à notre âme ? les catholiques ne prient-ils pas Dieu par l’intermédiaire d’images qui Le représentent ? Eh! quoi de plus beau qu’une Messe décrite par Staël et Mercier, au temps où la Messe catholique est appelée Saint Sacrifice de la Messe? Bossuet dit: « Il n’y a rien de plus grand dans l’univers que Jésus-Christ et il n’y a rien de plus grand en Jésus-Christ que son sacrifice. » La seule chose à laquelle rendent justice ces «esprits-forts», c'est précisément la liturgie de la Messe, qui prépare le croyant à recevoir le Sacrifice de Dieu: en effet , comment renouveler le sacrifice du Calvaire de façon non sanglante sur l'autel, sinon par cette liturgie?

Ces auteurs reconnaissent enfin que la force de propagande du catholicisme réside tout entière dans sa liturgie "extraordinaire": mais est-ce si extraordinaire de comprendre cela ? Quelqu'un désirant détruire la foi catholique ne devrait-il pas, en premier lieu, s'attaquer à sa Messe? Luther, chef du protestantisme allemand, a tellement bien compris cela, qu'il écrivit, il y a cinq siècles déjà :

« Quand la messe sera renversée, je pense que nous aurons renversé la papauté car c’est sur la messe comme sur un rocher que s’appuie la papauté toute entière, avec ses monastères, ses évêchés, ses collèges, ses autels, ses ministres et sa doctrine (...) tout cela s’écroulera quand s’écroulera leur messe sacrilège et abominable (Luther, in Contra Henricum regem Angliae, 1522, t.X, p.22O)

Ce qu'il veut dire, ce fripon hérétique de Luther, c'est qu'on n'attrapera plus de mouches, une fois qu'on proposera du vinaigre. Qu'est-ce qui définit le papisme à détruire selon Luther? -Sa Messe. Qu'est-ce qui fait tout le miel du culte catholique pour les Philosophes du XVIIIe? -Sa Messe. La Messe est au cœur de la foi. "La Messe, écrit saint François de Sales, est l'âme de la piété et le centre de la religion chrétienne" (Introduction à la vie dévote). Les catholiques ne voient pas les sacrements comme un symbole ou un signe extérieur de la foi: seul le protestantisme enseigne cela comme un dogme. Et si les auteurs cités reconnaissent en cette forme ‘extraordinaire’ un pouvoir d’attraction irrésistible, c'est parce que la Présence de Dieu y est palpable. En réalité, tout chef-d’œuvre n'est qu'un hommage rendu à Dieu, à Dieu que n’importe quel catholique doit pouvoir adorer comme Notre-Seigneur Jésus-Christ Le mérite.


La Piéta, de Michel-Ange, à Saint-Pierre de Rome